Yvan Colonna a pris le maximum en appel pour l'assassinat de Claude Erignac, préfet de la Corse. La Justice est passée. On pourrait même dire qu'elle est passée en force.
Je ne me prononcerai pas sur le verdict ni sur la peine prononcée. Certains de mes lecteurs vont être déçus! Tant pis pour eux! (j'ai lu un bon résumé de l'affaire sur Bakchich.info pour ceux qui auraient besoin d'une séance de rattrapage)
Mais il y a des "mais".
D'abord, l'accusé.
Il a été connu pour ses opinions nationalistes et ses relations avec les militants indépendantistes qui, de leur propre aveu, entendent s'affranchir de la tutelle de l'Etat français. Coupable ou innocent, Yvan Colonna eût été cohérent avec lui-même en refusant, dès le départ, de participer à son procès en tant que citoyen français et en demandant que ses avocats adoptent la ligne de défense qu'adopta, en son temps, maître Vergès dans des procès impliquant des membres du FLN.
Au lieu de ça, il a préféré, en première instance comme dans la première partie du procès en appel, compter sur les faiblesses du dossier et (naïvement) sur l'objectivité des magistrats malgré la "spécialité" du tribunal pour bénéficier au moins d'un doute raisonnable. Comme on l'a vu, c'était une erreur d'appréciation qu'il a cru, et ses avocats avec lui, rectifier en faisant de ce procès au bout de quelques jours une tribune destinée à dénoncer une justice "aux ordres".
Sa fuite, sa "cavale", comme disent les journalistes, a été présentée comme un aveu de culpabilité. J'avoue que si j'étais coupable d'un crime, sachant ce qui m'attend si je suis pris, je jouerais moi aussi la fille de l'air. Mais j'avoue aussi que si j'étais innocent, en apprenant que je suis recherché pour un crime que je n'ai pas commis et sachant ce qui attend les "présumés innocents" dans notre beau pays des Droits de l'Homme, j'en ferais autant en espérant que la suite des investigations de la police permettrait de découvrir le vrai coupable et, en attendant, en profitant de ma liberté.
Ensuite, la cour.
On a reproché à Yvan Colonna d'être l'auteur non seulement d'un assassinat mais d'un assassinat politique. On l'a donc fait comparaître devant une cour d'assises spéciale. Comme si la motivation du crime qu'on lui reproche justifiait un traitement différent de celui des autres crimes. Pourtant, politique, passionnel ou crapuleux, un crime est un crime. Il semblerait qu'en France un crime politique soit plus grave que d'autres (souvenir de l'Ancien Régime qui faisait du crime de lèse-majesté le crime suprême? introduction subreptice du délit d'opinion par le biais de la procédure pénale?).
Certes, la raison invoquée pour que le jury soit composé de magistrats professionnels (y aurait-il des magistrats amateurs?), est qu'un jury de citoyens risquerait d'être soumis aux pressions ou en butte aux menaces des amis de l'accusé. Et pas les magistrats professionnels? Au fait, combien d'entre eux ont été victimes de représailles?
Plus sérieusement, on ne peut s'empêcher de croire qu'un jury populaire jugerait "en son âme et conscience" et selon la diversité des opinions de ceux qui le composent alors qu'un jury de magistrats, composé de fonctionnaires de l'Etat, se déterminerait, comme d'ailleurs c'est sinon son devoir du moins son penchant naturel, en faveur de l'Etat.
Voilà donc un président et un jury dont on pouvait être certain qu'ils ne seraient en rien indulgents envers les opinions politiques de cet accusé et pour qui ces opinions politiques constitueraient qu'ils le reconnaissent ou non une circonstance aggravante. Et d'ailleurs n'est-ce pas le mobile politique qui sert de justification à leur présence? Et ne crée-t-on pas à priori un soupçon de partialité, soupçon à partir duquel chaque intervention du président, chaque réponse aux demandes de la défense risque d'être interprétée?
C'est d'ailleurs ce qui s'est produit. Pour ne citer que deux exemples, le président du tribunal a conduit les débats en gérant les témoignages de manière assez légère et refusé de procéder à une reconstitution, procédure pourtant tout à fait normale et amplement employée dans d'autres affaires. Ce qui a donné lieu a des commentaires extrêmement critiques de certains chroniqueurs judiciaires. Pain bénit pour les avocats de la défense!
Maintenant, la partie civile.
Il n'est pas question ici d'insulter le deuil de celle qui a perdu un mari. Que ceci soit bien clair. On peut cependant souligner le rôle que la partie civile et ses avocats on joué -ou qu'on leur a fait jouer (raison d'état oblige)- dans ce procès.
Dans un procès pénal, la partie civile est là pour faire reconnaître le préjudice qu'elle a subi et demander réparation. Or, dans ce procès, on a pu voir que la partie civile intervenait non pas comme la victime qu'elle est mais comme une auxiliaire acharnée de l'accusation. Dans les couloirs du Palais de Justice comme sur tous les plateaux de télévision où on l'a complaisamment invitée, elle a proclamé sa certitude de la culpabilité de l'accusé, allant jusqu'à lui reprocher de proclamer son innocence. Comme si sa conviction valait le témoignage oculaire qu'elle n'était pas en mesure de fournir.
Il semblait que ce n'était pas tant la justice qu'elle réclamait mais la vengeance. Et que, puisqu'on tenait un de ces nationalistes, coupable ou innocent, il fallait qu'il paie, donc qu'il soit coupable. Son deuil la préservant de toute critique et même de toute objection quant à son attitude, elle a pu, tout au long du procès, se faire le relais médiatique de l'accusation.
Et sur tout le procès a plané cette phrase de Nicolas Sarkozy annonçant triomphalement la capture d'Yvan Colonna: "On a arrêté l'assassin du préfet Erignac". Si les juges n'avaient pas, dès ce moment, compris où était leur devoir ...
Et bonjour chez vous!
PS Julien Coupat est toujours sous les verrous. Comme Yvan Colonna il aura droit à un procès "équitable". Encore un qui ne doit pas vraiment faire confiance à la justice de son pays!