Trois millions de manifestants en France. On ne peut pas dire que ça passe inaperçu. Face à la crise, les Français ont exprimé leur inquiétude, dit-on. Ou leur mécontentement, dit-on aussi.
Inquiets quant à leur avenir proche et mécontents de leurs gouvernants qui n'ont pas su voir que le système qu'ils vantaient avec tant d'optimisme était fondé sur des illusions. Celle de la croissance permanente et infinie qui faisait vivre le système entier à crédit en transformant l'avenir en une marchandise qu'on pouvait vendre et acheter. Celle de la primauté de la finance fondée justement sur ce crédit chargé de soutenir la croissance, finance elle-même créatrice de richesses vite apparues comme "virtuelles" quand ce n'est pas "toxiques". Celle de la "main invisible" du marché qui se régulait de lui-même et réparait ses propres erreurs (mais avec quels à-coup et en faisant combien de victimes!).
Oui, mécontents de leurs gouvernants à qui ils reprochent leurs erreurs passées et leur obstination à les reproduire par des "plans de relance" qui ne rencontrent que du scepticisme et même de l'exaspération.
Les organisations syndicales mobilisent les manifestants avec des mots d'ordre qu'on croirait appartenir à une époque révolue: pouvoir d'achat, emploi etc. Certes, trouver un emploi, le conserver quand on en a un, voir son salaire augmenter pour faire face à l'indispensable et acquérir ce "superflu, chose très nécessaire", tout cela ne se refuse pas et on peut toujours le demander. Peut-être même certains pourront-ils à l'occasion d'une mesure sociale obtenir un petit quelque chose.
Et alors?
Même si (ce qui n'est pas certain) la machine repart, combien de temps encore fonctionnera-t-elle? Ne serait-il pas bon de trouver pour ce nouveau siècle des concepts adaptés à la nouvelle réalité (économique, démographique, sociale, technologique, environnementale) plutôt que de s'obstiner à vouloir mettre en pratique des théories vieilles de plus de cent ou deux cents ans?
Il serait temps d'y songer avant que l'édifice tout entier ne s'écroule ou qu'il soit détruit par une révolution violente et que les survivants n'aient d'autre choix que de rebâtir sur ses ruines.